Radio Voyages

                            Par Manuel Durand

 

                   

 "Toute vie est un voyage." Homère.

 

 

1er Octobre 2020

#1-Emile Laporte reçoit Jacqueline Dubeuou...

 

C'est ma voix, tout le temps. C'est du fait maison, maison. C'est le plaisir de jouer tous les rôles comme lorsque j'étais petit avec mes Playmobil. Pas de montage donc, pas de mixage non plus, tous ces enregistrements sont des enregistrements continuent. C'est un travail d'équilibriste, ça met la pression, ça fait monter l'adrénaline nécessaire à la concentration.

Il faut pour cela répéter l'improvisation, répéter, répéter.... Jusqu'à ce que ça se tienne. C'est laborieux, c'est souvent long, usant, décourageant parfois. Rien est à proprement parler écrit. Il faut trouver l'autonomie de vie de l'interviewé ; ça n'est pas seulement prendre une voix, c'est incarner une pensée, faire vivre une personnalité. C'est enfin se mettre en état de faire apparaître l'inouï, de solliciter l'inconscient qui alors se charge de faire des rapprochements, des métaphores heureuses. Pas toujours.

A cet endroit du travail, Il y a quelque chose d'essentiel qui me dépasse, et dans ce dépassement il y a le vertige de la création. Ce vertige, j'essaie de le convoquer dans tous mes autres travaux d'écritures.

1er Novembre 2020

#2-Emile Laporte reçoit Marc-Antoine Véricel

 

Enfant je rêvais aux grands espaces. J''étais le cowboy solitaire des films de John Ford qui se perdait dans les déserts américains. Je survivais à la soif, à la solitude, à la peur, aux bêtes la nuit et aux indiens le jour. Petit, il m'arrivait aussi de converser directement avec Fantômas. Pour cela j'utilisais un Stabilo Boss jaune (il fallait qu'il soit jaune). Je ne pouvais établir la liaison que depuis le pied du pilonne électrique de la place en face de laquelle je vivais. Mon meilleur ami y croyait. Richard croyait au fait que je parlais à Fantômas, celui des films avec Louis de Funès (les livres n'existaient pas dans ma vie à cette époque). Richard était mon premier spectateur-acteur de mes histoires, et c'est parce qu'il me croyait que j'y croyais, disons plutôt que je n'ai jamais su précisément qui de nous deux était vraiment à l'origine de ce qui se passait, du spectacle qui se faisait. Sans lui, sans ce regard actif, mon imagination se serait contentée de jouer au cowboy qui chasse les indiens et le docteur qui sommeillait en moi aurait attendu longtemps son premier client. Seul, on imagine, on rêve. S'il y a quelqu'un pour vous regarder faire, alors on met en scène.

 

Aujourd'hui Richard n'est pas là, je dois redoubler d'effort, je dois me convaincre moi-même de la réalité de ce qui se dit, de ce qui se vit et qui sort de moi. Schizophrénie me direz-vous ? C'est son contraire absolu : c'est convoquer les voix, leur exiger à me donner ce qu'elles me cachent de plus intime. Il n'y a que ça qui m'intéresse au fond, c'est la part intime de chacun, le monde intérieur. Oui, ça n'est pas aisé de convoquer cette part intime. Les invités de mon émission se livrent trois ou six petites minutes puis s'envolent, disparaissent.

 

Où s'en vont-ils ? Où s'en sont-ils allés ? Est-ce que leur personnalité, leurs pensées continuent de voyager inconsciemment dans mon esprit ou dans celui qui écoute ? Qu'est-ce qu'elles viennent nous dire de nous ? Nous raconter d'autre ? 

 

1er Décembre 2020

3#-Emile Laporte reçoit Maria Gomez

 

Durant ma scolarité, j'ai tout fait pour fuir la connaissance qui s'apparentait pour moi à un monstre-juge. Il allait me dire que j'étais un idiot fini. Je n'étais donc pas ami avec la connaissance, je n'avais jamais saisi que c'était quelque chose de vivant, au même titre que ma chienne, Pupuce, ou mes fleurs et plantes que je m'impatientais à retrouver, coincé que j'étais derrière ces murs du collège puis du Lycée. J'attendais de vivre tout le temps que je passais en cours. Les langues n'étaient pas vivantes, elles étaient des matières à devoir apprendre par cœur. C'était un effort dont je ne comprenais pas l'intérêt. Apprendre à apprendre, même ça je ne comprenais pas ce que cela pouvait bien vouloir dire et, du reste, personne ne me l'aura fait comprendre. Ce n'était pas la vie vivante de mon monde intérieur. Moi j'ai fui. Toutes ces années à attendre que le temps passe, à espérer qu'on ne me pose aucune question, tous ces efforts pour disparaître, devenir invisible, me fondre dans la masse des élèves. Toutes ces années à faire semblant d'être là, à ruser, à copier, à tricher, à m'ennuyer, à regarder par la fenêtre de la classe l'oiseau posé sur la ligne à haute tension de la vie, il était libre lui.

 

Je recopiais des brouillons de devoirs récupérés auprès des meilleurs élèves. Je recopiais littéralement le brouillon sans me soucier si le verbe était à sa place, si les phrases se suivaient, si cela faisait sens. Pendant les heures de contrôle, je m'employais à jouer la comédie de l'élève qui sait, pense, restitue son savoir, établit des rapprochements, développe et déduit. En vérité j'employais ce temps à recopier ce qui était écrit sur mon bras, dans l'intérieur du boitier de ma calculatrice, sur la feuille insérée discrètement dans la double page de ce que j'allais devoir rendre.

 

Oui je jouais à faire comme si des choses sortaient de mon cerveau ; un cerveau qui aurait quelque chose à écrire sur ce graphique en courbe traduisant les chiffres de l'évolution du PIB de la France sur 20 ans, un cerveau qui aurait quelque chose à calculer, employant des formules mathématiques censées avoir été apprises, un cerveau qui aurait dû avoir à dire des choses sur tel ou tel ouvrage, tel ou tel auteur.  Il m'est arrivé même parfois de faire comme si je rendais ma copie, mais je ne rendais rien, honteux car tout de même conscient de la nullité (au sens nul et non avenu) de celle-ci, du non-effort intellectuel. Le contrat rompu entre moi et le lycée, entre l'élève que j'étais censé être et l'éducation nationale, me rendait mélancolique et plus amoureux encore des choses de la nature. Il y avait trahison, y'aurait-il châtiment ?

 

1er Janvier 2021

4#-Emile Laporte reçoit Gwennyn Le Men

 

Quelques années plus tard, le bac en poche, et tandis que mes camarades de faculté bûchaient dans l'un des hémicycles de Corpo Lyon III sur l'histoire de la pensée économique, sur ses théories, ses principaux courants, moi j'errai dans les allées du parc de la tête d'or, je regardai l'ours tourner sur lui-même, le loup au regard lointain, au poil triste comme sa vie. Pauvres animaux. Pauvre de moi.

 

Quelques mois plus tard j'allais quitter ces barreaux mentaux pour la vie rêvée et trépidante d'apprenti-acteur. L'enfant joueur allait pouvoir enfin s'exprimer. J'allais donner à entendre les profondeurs de l'âme, ses tourments comme ses émerveillements. Tchekhov, Dostoïevski, Shakespeare...  Ma voix porterait leurs langues ! Je m'adresserai avec des mots forts et choisis au monde des vivants, animaux et étoiles compris. 

 

Je pense fortement que nous abritons en nous-mêmes des milliers de vie. J'appartiens au genre humain et, à ce titre, mon humanité est semblable à celle de milliard de gens sur cette planète. Si aujourd'hui je n'ai plus peur de la connaissance, si je m'en nourris, c'est que j'ai compris qu'apprendre c'est écouter, qu'apprendre c'est savoir appréhender les mystères du vivant. C'est reconnaitre son ignorance, ce vide en soi qui veut qu'on le remplisse, c'est l'apprentissage de l'autre, l'expérience riche et heureuse de l'altérité, c'est cultiver son âme d'enfant, c'est l'émerveillement sans cesse renouveler face à la beauté du monde.

 

Je ne suis pas très fier de vous avoir raconté plus haut mes années de non-apprentissage et si j'ai encore du mal à rendre mes copies, c'est que, cette fois je vous l'assure,  ce sont des originaux !  

 

            Lettres imaginaires 

                                           Par Manuel Durand

 

                   Mémoires vives à destination des plus jeunes. 

 

1#-Lettre de Gabrielle

1er Février 2021

 

 

Lettre de Gabrielle 

C’est ta vie, c’est pas l’enfer, c’est pas l’paradis.

 

Mon grand,

 

J’ai bien reçu ta lettre par mail. C’est Jean-Yves qui me l’a retrouvé dans mes spams avec d’autres messages, heureusement, car je serais passé à côté de ta si belle lettre.  

 

Mais pas d’inquiétude, j’étais là, il ne l’a pas lu. 

 

Je suis si contente d’avoir de tes nouvelles. Tu m’excuseras mon p’tit bonhomme de ne pas t’écrire depuis l’ordinateur, cela t’aurait sans doute épargné d’avoir à déchiffrer mon écriture de médecin mais l’écran fatigue trop mes yeux désormais, et mes doigts sont devenus un peu capricieux. Ma main bouge comme la mouche sur la vitre lorsque j’essaie de taper une lettre, c’est paradoxalement plus facile pour moi de t’écrire sur papier. Il parait que cela se calme avec l’alcool mais je ne suis pas sûre que le remède sur moi ne soit pas pire que le mal. Si j’avais eu un penchant pour la boisson comme Georges, cela aurait été une nouvelle encore plus contrariante, car comme lui, j’aurais été obligée de me résigner face à l’interdiction de reprendre le chemin de la picole. Si, comme l’écrivait ce génial d’Oscar Wilde, que tu cites avec raison dans ta lettre, le seul moyen de se délivrer d’une tentation est d’y céder, ça ne vaut malheureusement pas pour tout le monde, cela ne l’était pas pour Georges. Mais j’arrête là mes digressions. 

 

Quelle belle lettre que ta lettre-poème, oui vraiment. Du petit lait ! Je ne savais pas que tu écrivais si bien. Je lis au travers des lignes, ta belle maturité de jeune homme. Je suis contente que tu partages avec moi tes interrogations sur la vie, tes doutes. Je me dis alors que je suis digne de ta confiance et, tu peux en être certain, oui ta grand-mère Gabrielle est une tombe, contrairement à sa sœur. Cela me donne une certaine responsabilité, j’espère être à la hauteur. 

 

Je suis si impatiente de te serrer à nouveau dans mes bras, cela vaut toutes les consolations du monde. Le printemps est là, et avec lui toutes les promesses, même celles que l’on croit enterrées, car si j’ai appris quelque chose dans cette vie, c’est que rien en nous n’est définitif.

 

Je ne doute pas que tu reprendras le chemin de l’école. Je ne suis pas d’accord, avec une tête bien faite comme la tienne, ça serait du gâchis pour les autres. Je ne doute pas que tu vas aimer et être aimé. Je ne doute pas de toi. Tu as ton rôle à jouer dans cette vie qui est la tienne, les réponses aux questions qui t’agitent sont en toi. Bien sûr, il y a des questions qui restent sans réponse. Ce sont souvent celles-là qui font le plus avancer car elle nous amène à nous poser d’autres questions encore, auxquelles on n’avait pas pensé. Le simple fait de se les poser, ouvre à soi un monde plus grand, plus riche que l’idée que l’on en avait jusque-là. 

 

Ne sois pas trop pressé, tout arrive à point nommé pour qui sait être patient, parole de ta vieille Mémé ! Ne fait pas les mêmes erreurs que Janine. Il faut juste être attentif aux signes autour de soi. 

L’amour n’est pas un fruit défendu, il n’est pas contre nature lorsqu’il est partagé. Il nous tombe dessus avant même que l’on s’en soit rendu compte. Tu y as droit comme les autres. 

 

La vie est épatante mon grand, elle est toujours plus surprenante que l’idée que l’on s’en fait. Elle est aussi très exigeante. Si l’on veut en récolter ses fruits, il faut l’aimer, la dorloter, la respecter. On a rien sans un peu d’authenticité, de sincérité, d’honnêteté. Je ne pense pas là spécialement à Janine, ne serait-ce que parce qu’il faut faire attention à ne pas toujours taper sur les mêmes. 

 

Bien sûr, ce n’est pas aisé d’être bousculé dans ses certitudes ; celles que l’on avait sur soi, sur la vie, mais c’est à ce prix que l’on grandit. Plus j’avance en âge, plus je me questionne également, tu vois ça ne s’arrête jamais ! C’est seulement la nature des questionnements qui change. C’est à cela qu’on voit que nos efforts ne sont pas totalement vains, même si l’on regrette qu’ils ne soient pas plus accompagnés. Je m’arrête là, c’est un conflit interne, de vieille date. 

 

Non, je ne suis pas d’accord, tu n’es pas malade, et tes désirs ne sont pas coupables. Je voudrais tant te dire combien tes parents t’aiment même si tu en doutes aujourd’hui. S’ils sont peut-être maladroits avec toi, c’est parce qu’ils ont peur, peur que tu doutes justement de leur amour. Bien sûr que tu vas être aimé, pour ce que tu es, toi, entièrement toi, Cédric. N ’en doute pas. Tu es la jeunesse, la beauté, l’avenir et je sais ta force, je vois ton cœur. 

 

Ne lâche rien mon petit déjà bien grand, je suis tellement fier de toi. Les autres, les cons, oublie ! Tu sais les gens le monde ! Dis-toi que si tu fais du mal à quelqu’un, ça te retombe sur l’bec.

 

Merci de penser à ta vieille mémé. Je n’ai plus mon cœur d’antan mais néanmoins, j’ai de l’amour à revendre pour mon petit-fils. 

 

S’il est une chose que je sais, c’est que le sentiment d’amour ne vieillit jamais, et même, il se renforce avec le temps. Une chose que Janine ne goûtera pas. Pardon je n’ai pas pu m’empêcher mais ma sœur me casse les pieds en ce moment. Depuis toujours d’ailleurs, vive la famille !

 

A bientôt de te lire. Mémé Gabrielle alias mémé gâteau 

 

PS : Crois-tu que le féminin de gâteau soit « gâteuse » ?

 

 

1#-Lettre de Gabrielle

1er Février 2021

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© La Compagnie Pour Le Dire