Crédit : Solaris d’A. Tarkovski

                                                                                                                                                                   

Ne plus mourir

 

"La poésie commence là où la mort n’a pas le dernier mot." Odysseus Etylis.

 

 

Texte et mise en scène                                                   Manuel DURAND

       Collaboration artistique / Création lumière                    Camille PAWLOTSKY

      Scénographie                                                                 Guillaume VELLARD

Création sonore                                                             Vincent MUNSCH

 

Avec :

 

 

                                  Elle      -        Florence MULLER                    

Lui      -       MALKHIOR

 

 

 

Durée estimée : 1h

 

 

 

La nuit n’est nuit que pour nous. Ce sont nos yeux qui sont obscurs.

René Barjavel.

 

 

 

 

Ne plus mourir, résumé

 

Elle et Lui, une mère et son fils. Lui travaille comme artiste transformiste dans un cabaret. Ce soir là, avant de retrouver ce rendez-vous avec la nuit et ses paillettes, Lui se retrouve chez elle pour souffler sa bougie d'anniversaire. Traversé par une colère sourde et grandissante, le fils parle à sa mère de la (non) relation de ses parents, de l’éducation qui lui a été donné, de ce que lui renvoie la société. Il parle de l’hypocrisie d’un monde, selon lui, dévoyé, ou tout peut s’acheter, même les consciences.

Elle lui répond en parlant de sa foi, des renoncements salvateurs et de la beauté de l'existence. Puis c’est la faille, cela réactive chez elle une colère, résultante de blessures anciennes.

S’ensuit un rapprochement entre ces deux êtres dont la parole se voudrait apaisée, testamentaire, universelle, comme marquée du sceau de l’éternité. Un échange ultime, impossible, ou le temps et l’espace se confondent pour s’annihiler. Sorte de poème dramatique, féroce et drôle, pour un dernier au revoir.

 

« Tout s’effacera en une seconde. Le dictionnaire accumulé du berceau au dernier lit s’éliminera. Ce sera le silence et aucun mot pour le dire. De la bouche ouverte il ne sortira rien. Ni je ni moi. La langue continuera à mettre en mots le monde.».  Extrait "Les années", d'Annie Ernaux.

 

 

Cela se passe quand et où ?

Cela se passe aujourd’hui. Nous sommes dans une chambre d’hôpital, ou bien le salon ou la chambre à coucher d’une maison de campagne, dehors le froid de l’hiver s’invite, il pleut, la nuit n’est pas encore tombée.

 

De quoi ça nous parle ?

En filigrane de ce texte, derrière toutes les interrogations, tous les ressentis du fils : "qu’est-ce que je fais au fond de ma vie ? Est-ce la vie qui me convient ?",  derrière cette recherche de sens constamment déchiré, derrière cette humour à froid, se retrouve la plupart des angoisses existentielles contemporaines ; la peur de la solitude, la peur de vieillir, de souffrir, de voir mourir un proche, et puis vient aussi la question du droit à mourir dans la dignité

 

En quoi ça nous parle ?

Dans Ne plus mourir les deux protagonistes se frottent sans arrêt à la question : quel est le sens de tout ça ? De la vie ? Ils sont dans une lutte avec eux-mêmes, une sorte de tiraillement entre une envie d’absolu et aussi de suivre une vie simple, mais ils ont ce besoin, à leur façon, de s’arracher du réel, non sans mal ni violence, pour en voir toute sa beauté. Il y a quelque chose de mal défini qui s’entrechoque : une aspiration à penser « grand » et toute de suite, derrière, une trivialité. Une pensée à portée philosophique et aussitôt on parle de pipi de chat ou de clairon rempli de merde.  Je pense à quelque chose de fort et tout de suite quelque chose de la condition humaine vient se cogner dans mes bottes.

 

 

 

"… Cela, exactement cela, les hommes et les femmes tels qu'ils sont, la beauté et l'horreur de leurs échanges et la mélancolie aussitôt qui les prend lorsque cette beauté et cette horreur se perdent, s'enfuient et cherchent à se détruire elles-mêmes, effrayées de leurs propres démons".  Jean-Luc Lagarce.

 

 

 

Quand il y a un fossé entre ce que nous vivons et ce que nous voulons vivre, nous pouvons alors parfois être amenés à des actions ou des pensées que nous regrettons. Je voudrais restituer cela, ce qu’il y a de paradoxal et aussi de plus secret dans l’être humain, de plus indicible.  Ce que j’écris-là dans Ne plus mourir, c’est peut-être au fond une façon de déposer, de consigner une parole qui viendrait alléger  "nos âmes lourdes", oui comme une tentative d’apaisement.

 

 

 

 

 

Crédit : Manuel Durand

 

En quoi cette parole intime serait importante ?

 

Toutes ces valeurs que sont le partage, l’empathie, la fraternité ou le respect, ne sont pas visibles de prime abord mais sont, nous le savons, essentielles. Or comment les représenter au théâtre sans tomber dans le manichéisme et les bons sentiments.

Les deux protagonistes de mon histoire partent de leurs affects pour parvenir à une lucidité supérieure,  ils se battent avec eux-mêmes, à la recherche de la qualité du lien qui les unit. Bien sûr, tout ceci est précipité au seuil de la fin d’une vie, mais la mort n’est pas une sanction, elle permet de mettre les choses en perspective, elle donne de la valeur à la vie.

 

Si personne ne peut se passer du dialogue avec le Monde, chacun a besoin d’aide, l’art est un secours en ce qu’il invite à entendre l’inouï de son discours, le théâtre témoigne de ce qu’il faut être sensible avant que d’être intelligent, si l’on veut écouter ce que dit le Monde, et trouver la réplique. Jean Loup Rivière, dramaturge.

 

Cette fin annoncée conduit à un questionnement sur la manière dont Elle et Lui peuvent appréhender la vie plus sereinement et ce, jusqu’à son terme, la mort ayant toujours fait partie de la vie. Les scientifiques nous l’ont bien appris ; les cellules du vivant doivent mourir pour se régénérer sans cesse.

Le monde vit en nous. Le monde se pense à l’aune de ce que nous sommes. Ici, la parole de la mère vient comme une lumière incandescente au creux de nos rétines éclairer la meilleure part de nous-même.

Et la considération que nous avons pour nous-même est importante ; elle régit nos actions et nos rapports aux autres.

 

 

 

Crédit : Polaroid d’Andrei Tarkovski

Pourquoi avoir écrit "Ne plus mourir" ?

 

Parce que le théâtre est l’endroit où chercher la vérité de l’homme. Loin des masques de leur fonction

Pour dire la difficulté d’être soi dans un monde qui prône souvent l’ambition comme la seule vertu et l’argent comme l’unique récompense

Pour parler de la beauté de nos fragilités, de nos manques, de nos paradoxes et contradictions

Pour parler de l’amour, de sa violence

Pour remettre l’humain toujours au centre de notre attention

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Malkhior

1er extrait de Ne plus Mourir :

 

Lui.

 

Maman… Un enfant un seul comment as-tu fait ?  On aurait pu faire de toi la Marie couche-toi là de tout un pays, le porte drapeau des femmes qui en veulent, tu aurais enfanté d’une colonie de vacances, j’aurais eu des frères des sœurs et des batailles rangées

 

Avec des seins pareils tu avais l’avenir tracé de la parfaite reproductrice de la meilleure des vaches à lait, où sont passés tes seins d’antan ? Tes formes rondes et généreuses dont les hommes raffolaient tant ? Où est passé cette beauté crème de lait cette fraicheur aux herbes maman vierge pure maman diaphane maman cœur d’artichaut aux longs cheveux clairs

 

Tu passes sous mes yeux dans le lit de la rivière

 

Empoisonnée du désir des hommes

 

Les boutons d’or l’anémone la jacinthe des bois le muguet l’anémone fausse renoncule comment veux-tu comment veux-tu, l’ail des ours la campanule gantelée la cardamine flexueuse la jonquille l’ornithogale en ombelle

 

La beauté se cache aux fonds des bois aux bords des rivières dans un vieux dictionnaire

Toutes te regardent passer

 

Et la simple primevère

 

 

 

Quel sera la nature du travail avec les acteurs?

Ce théâtre repose éminemment sur la qualité de la présence des acteurs au plateau. C’est aussi leur demander de faire entendre le rythme du texte, ses sonorités, ses répétitions, afin de rendre à celui-ci toute sa charge créatrice, pour enfin, paradoxalement, être libre de s’en éloigner.

Je rappellerai aux acteurs d’être au présent, concret, afin d’éviter l’écueil d’un jeu qui nous ramènerait nécessairement au théâtre et à sa représentation lorsque nous voudrions être au seuil de sa disparition, à l’endroit ou  « le théâtre peut être lui-même parce qu’il pourrait être tout autre chose » pour reprendre la pensée Jean-Loup Rivière.

Sur ce projet, travaillerons des acteurs qui sont eux-mêmes des artistes-créateurs. Ils connaissent les difficultés liés à la création, il y a une forme de maturité intellectuelle, si je puis dire, qui est précieuse pour la qualité des échanges mais aussi pour aller à l’essentiel. Nous nous questionneront ensemble sur la nature et l’endroit du travail à mener. Nous partirons toujours du silence.

 

Quelque chose se passe. Ou rien ne se passe. Un corps entre en mouvement. Ou reste immobile. S'il se meut, quelque chose commence. S'il reste immobile, quelque chose commence aussi. Espaces blancs, Paul Auster.

 

Mon travail de metteur en scène sera aussi de permettre une dissociation entre le texte et l’image. Le mimétique m'interesse peu. Faire faire à l’acteur ce que ne dit pas le texte produit souvent des choses intéressantes,  l’espace du plateau devient celui des souvenirs.

Florence Muller

2ème extrait de Ne plus Mourir :

 

Des mots qui n’auraient pas la définition que l’on s’en fait ? Des mots pour d’autres mots qui feraient des phrases dont je devrais décoder le sens ? Tu veux qu’à mon tour je les emploie comme tu les emploies ces mots ? Ces « scuds » qui sont là pour faire saigner ? Tu n’as pas vécu la guerre que tu la souhaites à ce point ?

 

Va te trouver de vrais ennemis si seulement t’avais les couilles d’en avoir car pour en avoir - des ennemis pas des couilles - encore faut-il pouvoir s’en faire, savoir se battre pour des idées auxquelles on croit… Mais comme ton père tu n’as jamais eu une once de conviction politique quand moi je me battais pour le droit des femmes à disposer de leur corps, ça c’est politique et tu vois ça ne m’a pas mal réussi un enfant ce n’est pas la mort…

 

C’est à se demander 

 

Mon amour pour Dieu a mis fin à mon combat j’ai choisi un amour entier sans compromission sans violence, sans contraception cette fois… Un amour offert sans arrière pensée

 

Va trouves-toi de vrais ennemis dis-leur alors avec ton accent de vérité tous les mots d’amour qui te viendront et qui n’auront pas le sens que tu leur prêteras et tu verras si en retour ils te serreront dans leurs bras comme un fils de retour au pays, tu n’auras pas fini ta phrase que ce n’est pas ta connerie crasse qui fera mouche mais juste ta tête qui explosera pauvre bougre tu n’auras pas fini ta phrase qu’il pleuvra de la cervelle de mon fils… Alors sers-toi de ta caboche avant qu’elle ne vienne nourrir les vers et les blattes dis-les donc les vrais mots pauvres idiots ! Tes horreurs ne me font rien entendre de l’amour et tu recherches la beauté ? Autant chier dans un clairon

 

Et ce qu’il faut chier pour remplir un clairon

 

Quelques mots sur la scénographie, sur le rôle de la lumière et du son

Avec mes collaborateurs, Camille Pawlotsky, Guillaume Vellard et Vincent Munsch, nous allons chercher ensemble à enflammer l’imaginaire du spectateur (mais de façon subtile) à le rendre actif, pour qu'il puisse se faire ses propres images, qu'il est de quoi se projeter pour ainsi faire de l'espace à sa pensée, c’est ce travail là que nous nous efforcerons de faire lors de nos prochaines résidences.

Peut-être quitterons-nous l’espace de la chambre à coucher pour le situer ailleurs. Avec ce décalage de l’espace nouvellement créé, la situation de départ sera plus étrange et l’attention plus grande.

 

 

 

"Le vide est tout puissant car il peut tout contenir". Okakura Kazuko

 

 

 

Un endroit sans âme, ressemblant à tous les autres, ou l’on attend, ou l’on patiente, ou l’on espère et ou l’on doit partager l’espace avec l’autre. Un arrêt de bus? De la pluie tomberait des cintres. De la lumière bleue. Un arrêt de bus avec un abri et une boule à facette à l’intérieur ? Rappeler la fête et le monde des cabarets ou l’homme travail, et ainsi décoller du réel ? La lumière blafarde d’un réverbère de rue finirait par devenir le soleil, annonciateur d’une belle journée, laissant cette nuit comme un lointain souvenir ou un rêve ?

Une chambre sans toit, à la merci de la pluie, des éclairs et des rapaces. Une lumière verte. L’intérieur qui s’invite à l’extérieur ou est-ce l’extérieur qui s’invite à l’intérieur ? La lune pourrait être l’horloge du temps avec, au sol, l’ombre des heures portées. La lumière viendra découper l’espace avec précision.

 

 

Crédit Manuel Durand

Nous chercherons les justes lumières en présence des corps des acteurs et des matériaux environnants. J’imagine un lit au bord d’une rivière. De la boue. Un lieu ou l’on risque à tout moment de glisser, de se noyer, peut-être même de tomber dans un trou, d’être piégé par la nature. Et au loin, un champ de graminées et de fleurs, d’herbes hautes à l’infini, comme une promesse de réconciliation, de paradis.

Créer les conditions du vide.

Allons-nous plutôt quitter cet espace de la chambre à coucher et progressivement glisser vers un non-espace ? Pour ainsi se concentrer uniquement sur ce qui se dit ? Une nuit noire qui se fera jour, c’est un temps qui va glisser hors du temps avec, au bout, un soleil gros comme l’espoir qui nous est fait, celui de ne plus mourir.

J’aimerais réfléchir avec ma collaboratrice artistique, Camille Pawlotsky, comment nous pourrions ouvrir l’espace scénique à mesure que nous avancerons dans le récit, pour arriver à signifier en toute fin de la pièce ce « passage » dont nous parle la mère : celui de la vie au stade le plus élevé de la conscience. Le bruit d’une fenêtre qui claque, la beauté de rideaux soulevés par le vent, une tempête qui se lève puis retombe aussitôt, comme celle qu’il peut y avoir sous un crane. Une lumière saturée puis enfin la légèreté, le dépouillement, l’ombre clair de l’être cher qui s’en va, la frêle silhouette à l’évanescence opale en point de fuite.

Des bruits, des sons enfin, peut-être même des musiques… détournées, modifiées, travaillées en somme pour un plus grand pouvoir d’évocation. « Un seul son placé au bon endroit est tout ce dont on a besoin » dit Paavo Järvi, chef d’orchestre, a propos de la musique d’Arvo Pärt. Il en va pour les mots aussi.

Tous ces balbutiements d’idées se feront en concertation avec mes collaborateurs. Ce sont des pistes de création et autant de présomption, de supposition, de désir d’inspiration, de marques dans le sable.

Une impatience

 

Étapes de création

 

La Villette - Avril 2020

Dans le cadre d’Échographies#2   La Compagnie Pour Le Dire est invitée par la compagnie Voulez-vous à présenter son projet Ne plus mourir

 

Nous recherchons des théâtres partenaires, des pré-acheteurs, des résidences de travail sur la saison 2020-21.

 

 

 

crédit: Solaris de Andrei Tarkovski
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