Note d’intentions

 

Manuel DURAND, auteur-metteur en scène du projet

 

Ne plus mourir, cela se passe quand et où ?

 

Cela se passe aujourd’hui. Nous sommes dans la chambre à coucher d’une maison de campagne, dehors le froid de l’hiver approche, la nuit tombe.

 

Ne plus mourir, de quoi ça nous parle ?

 

En filigrane de ce texte, derrière toutes les interrogations, tous les ressentis du fils : "qu’est-ce que je fais de ma vie ? Est-ce la vie qui me convient ?",  derrière cette recherche de sens constamment déchiré, derrière cette humour grinçant, se retrouve la plupart des angoisses existentielles contemporaines; la peur de la solitude, la peur de vieillir, de souffrir, de voir mourir un proche, et puis vient la question du droit à mourir dans la dignité.

 

Pourquoi avoir écrit Ne plus mourir ?

 

Je ne peux me questionner là-dessus qu’à postériori. Au début de l’écriture j’essaie de ne pas partir sur un sujet, une histoire au préalable. J’aime traiter de l’ennui pour sa dimension existentielle et aussi de l’errance qui offre à l’imaginaire des possibles incroyables, avec des individus chez eux partout et nulle part, des personnages qui luttent, magnifiques et obstinés, de ceux qui ont de grands rêves mais se heurte à la médiocrité du réel.

 

Les deux êtres de ma pièce se frottent sans arrêt à la question : qu’est-ce qu’il y a de si essentiel dans le fait d’exister ? Ils sont dans une lutte avec eux-mêmes, une sorte de tiraillement entre une envie d’absolu et aussi de suivre une vie simple, mais ils ont ce besoin, à leur façon, de s’arracher du réel, non sans mal ni violence, pour en voir toute sa beauté. Il y a quelque chose de mal défini qui s’entrechoque : une aspiration à penser « grand » et toute de suite, derrière, une trivialité. Une pensée à portée philosophique et aussitôt on parle de pipi de chat ou de clairon rempli de merde. Je pense à quelque chose de fort et tout de suite quelque chose de la condition humaine vient se cogner dans mes bottes.

 

Je veux parler de ce qu’il y a de secret dans l’être humain, d’indicible. Mon théâtre se veut avant tout comme une autopsie de l’intime et du sensible. Ce que j’écris-là dans Ne plus mourir, c’est peut-être aussi pour y consigner des contradictions, des colères, les circonscrire. De manière générale, j’écris dans l’espoir de créer une réalité "ni dogmatique, ni insignifiante" (pour reprendre les mots de Roland Barthes), mais densifiée, magnifiée.

 

En quoi ce travail sur l’intime est-il ouvert sur le monde ? En quoi fait-il écho à la société dans laquelle nous vivons ?

 

L’époque voudrait que nous soyons tous au fait des choses, forts et déterminés, combatifs. Une sorte de dictature de la réussite portée par des slogans et un vocabulaire de publiciste. C’est pour cela qu’il est important de toujours remettre l’humain au cœur de l’expérience du vivant, avant l’argent, avant l’idée de faire du profit, avant les signes extérieurs de réussite et les redoutables aliénations (notamment devenir un bon consommateur satisfait) dans lesquelles ce monde dit  « moderne » nous invite à plonger (pour mieux nous manipuler).

 

Les deux protagonistes de mon histoire partent de leurs affects pour parvenir à une lucidité supérieure, ils se battent avec eux-mêmes, à la recherche de la qualité du lien qui les unit. Bien sûr, tout ceci est précipité au seuil de la fin d’une vie mais, paradoxalement, cette fin annoncée ouvre une perspective nouvelle sur la manière dont nous pouvons appréhender le vivant. La mort remet les choses en perspective et nous rappelle à l’essentiel, comme l’amour et le partage, quelque chose de cet ordre. Elle met le curseur du sens de la vie au bon endroit.

 

Je propose au spectateur de faire une expérience : quitter le bruit du dehors. Décrocher. Se déconnecter du téléphone et de sa technologie pour pouvoir se reconnecter une heure durant à sa personne,  de retourner en lui, de retrouver le chemin oublié de son intériorité originelle et profonde.

 

Le monde vit en nous. Le monde se pense à l’aune de ce que nous sommes, et la considération que nous avons pour nous-mêmes, régie nos actions et nos rapports aux autres. Le dramaturge Jean Loup Rivière, récemment disparu, disait que si personne ne peut se passer du dialogue avec le Monde, chacun a besoin d’aide, que l’art est un secours en ce qu’il invite à entendre l’inouï de son discours, que le théâtre témoigne de ce qu’il faut être sensible avant que d’être intelligent, si l’on veut écouter ce que dit le Monde, et trouver la réplique.

 

A propos de l’écriture 

 

Je pense que mon écriture centralise un peu tout, en ce sens qu’elle contient implicitement la mise en scène à venir, le choix de la scénographie, et même la distribution. Sans doute parce que je suis un comédien qui écrit, par ma pratique du plateau, je conçois les mots, les phrases dans leur dimension orale, par leur déploiement dans l’espace et le bruit qu’elles peuvent faire. Il ne s’agit pas d’écrire beau ou poétique, il faut que ces mots puissent s’incarner. Ne plus mourir appartient à ce que Michel Vinaver appelle une "Pièce-paysage", où "la parole n'est pas instrument de l'action".

 

Quel sera la nature du travail avec les interprètes?

 

Ce théâtre que je propose repose énormément sur les acteurs, la qualité de leur présence au plateau. S’ils doivent faire entendre le rythme du texte, ses sonorités, ses répétitions, celui-ci a besoin, comme je le disais plus haut, de la présence de leurs corps pour s’incarner, de leurs timbres de voix, de la beauté de leurs regards, de la déflagration des souffles, de leurs silences, des débordements, des cris puis de la gêne, de la pudeur des gestes, de leur moderne insécurité. Au seuil du rapprochement des corps, ces mots ont besoin de la retenue des larmes ou d'éclats de joie, de cette peur de se trahir. Au seuil du rapprochement des corps, tout, l'angoisse du vide et de la mort, tout ensemble œuvre à faire sens. La pièce aura besoin de tout ça pour exister.

 

Je veillerai toujours à ce que l’acteur soit au présent de ce qu’il dit, bien dans son corps (fût-ce un corps de fiction). Il devra parler le texte, et éviter ainsi l’écueil d’un jeu "théâtral" qui nous ramènerait nécessairement au théâtre et à sa représentation lorsque nous voudrions être au seuil de sa disparition, à l’endroit ou  « il peut être lui-même parce qu’il pourrait être tout autre chose » (pour reprendre la pensée Jean-Loup Rivière).

 

Nous apprendrons à nous connaitre, nous partagerons des souvenirs auxquels le texte nous renvoie.

 

Quelques mots sur la scénographie et sur la lumière

 

La scénographie se fera en concertation avec ma collaboratrice artistique et créatrice lumière, Camille Pawlotsky. La création de l’univers sonore est confiée à Vincent Munsch. Chacun a une compagnie et met en scène. Nous allons chercher ensemble à enflammer l’imaginaire du spectateur (mais sans céder à la  facilité), pour qu'il puisse se faire ses propres images, qu'il est de quoi se projeter pour ainsi faire de l'espace à sa pensée.

 

Ici une chambre sans toit, à la merci de la pluie, des éclairs et des rapaces. L’extérieur s’invite à l’intérieur ou est-ce l’intérieur qui s’invite à l’extérieur ? Un glissement. La lune pourrait être l’horloge du temps avec, au sol, l’ombre des heures portées. La lumière viendra découper l’espace avec précision. Nous chercherons les justes lumières en présence des corps des acteurs et des matériaux environnants. Peut-être quitterons-nous l’espace de la chambre à coucher pour le situer ailleurs. Avec ce décalage de l’espace nouvellement créé, la situation de départ sera plus étrange et l’attention plus grande : un lit au bord d’une rivière. De la boue. Un lieu de rêve ou de cauchemar ou l’on risque à tout moment de glisser, de se noyer, peut-être même de tomber dans un trou, d’être piégé par la nature. Au loin, un champ de graminées et de fleurs, d’herbes hautes à l’infini, comme une promesse de réconciliation avec nous-mêmes, de sérénité. Un paradis.

 

Je pense à un espace cinégénique. Il me vient des images, le souvenir  des atmosphères de certains films de David Lynch, d’Andrei Tarkovski, de Wim Wenders.

 

J’aimerais réfléchir avec ma collaboratrice artistique, Camille Pawlotsky, comment nous pourrions ouvrir l’espace scénique à mesure que nous avancerons dans le récit, pour arriver à signifier en toute fin de la pièce ce « passage » dont nous parle la mère : celui de la vie au stade le plus élevé de la conscience. Une lumière saturée puis enfin la légèreté, le dépouillement, l’ombre clair de l’être cher qui s’en va, la frêle silhouette à l’évanescence opale en point de fuite.

 

Peut-être nous refuserons-nous à ce spectaculaire et que l’ordinaire du quotidien  (Exemple : les deux protagonistes boivent ensemble la soupe qu’ils ont préparé) soit la façon la plus intéressante de rapporter tout l’extraordinaire beauté des gestes, des petits riens qui sont tout. Le spectacle premier de la vie, loin de sa représentation, loin du bruit du monde.

 

Sur le son

 

« Un seul son placé au bon endroit est tout ce dont on a besoin » dit Paavo Järvi, chef d’orchestre, a propos de la musique d’Arvo Pärt. (Il en va pour les mots aussi)

Une fenêtre claque, le vent soulève les rideaux, s’engouffre dans la chambre. On entend le bruit de la campagne environnante : le croassement des corbeaux, la pluie, un chien qui aboie… Des bruits, des sons, de la musique peut-être, détournées, modifiées, pour un plus grand pouvoir d’évocation.

 

Vincent Munsch, créateur sonore du projet, voit dans ces prises de parole des deux protagonistes de l’histoire comme des errances mentales dans un désert ou chercher son propre écho. Ceci pourrait être révélé, renforcé, par l’acoustique d’une guitare électrique, qui donnerait le charme inquiétant d’un road-movie cérébral, cette soif des grands espaces comme étant celui de toutes les utopies, des grands rêves humains. Une Amérique.

 

Tous ces balbutiements d’idées sont des pistes de création et autant de présomption, de supposition, de désir d’inspiration, de marques dans le sable. Une impatience

 

 

 

Camille PAWLOTSKI, collaboration artistique et création lumière

 

Ce pourquoi j’ai décidé de rejoindre l’aventure de Manuel

 

Il est rare de croiser la route de quelqu’un qui nous fait rire autant qu’il nous émeut, il est d’autant plus rare que les écrits de cette personne provoquent le même effet.

En tant qu’artiste, mon imaginaire ne s’active qu’en présence de ces deux émotions liées et j’adore quand mon imaginaire s’envole. Alors pourquoi s’en priver? C’est un des plus grands plaisirs de ce métier!

 

Plaisir d’autant plus grand que le public est au cœur de notre réflexion commune. On peut donc dire que nos imaginaires cherchent à trouver le chemin vers celui des spectateurs. Ce qui n’est pas peu dire… Voilà pourquoi je veux travailler sur Ne plus Mourir.

 

Ce qui me fait rêver dans Ne plus Mourir…

 

Construire des personnages chez eux partout et nulle part.

Montrer ce qu’il y a de plus secret.

Se poser vraiment la question: “qu’est-ce qu’il y a de si essentiel dans le fait d’exister ?”

Proposer aux spectateurs et spectatrices de se déconnecter, s’extraire du monde pour entrer à l’intérieur de l’humain, d’eux mêmes?

 

Pour mettre en image ces axes dramaturgiques, je vois trois axes scénographiques:

 

Le spectaculaire de l’intime

Chambre à coucher: le lit, lieu des rêves et des attentes, la suspension du temps physique pour aller vers un temps universel

 

L’extérieur à l’intérieur

La pluie qui déborde, qui entre dans la tête

La Campagne et l’hiver: des fleurs qui attendent de dormir

La nuit qui tombe: le mouvement de la lumière, les ombres sur le sol, les étoiles

 

Les rituels

Le Cabaret: la fête, le plaisir

L’anniversaire: qui marque le temps dans son plaisir et son déplaisir

 

Au fond, n’est ce pas le mélange d’une grande tristesse et d’une grande joie? Tout simplement.

 

 

 

Vincent MUNSCH, création sonore

 

Voici une première intention.  Ce ne sont que des intuitions à éprouver sur le plateau

 

Le son m’intéresse notamment par la capacité qu’il a de toucher l’inconscient ; il permet d’atteindre le spectateur émotionnellement d’une manière directe et non cérébrale.

 

Je peux travailler sur des ambiances de fond très ténues qui viennent soutenir la dramaturgie sans être en conflit avec le texte.

 

Par le son, je souhaite agrandir l’espace au-delà du théâtre.

Il y a quelque chose d’un road-movie dans Ne plus mourir.

Les personnages ne bougent pas et pourtant nous voyageons avec eux.

Ils nous offrent à la fois un voyage intérieur mais aussi un voyage à travers le temps.

 

Dans cette chambre, je vois parfois les murs tomber et derrière eu un paysage qui s’étend à perte de vue. C’est cette atmosphère que je voudrais essayer de restituer au spectateur.

 

Pour cela je vais m’inspirer de la sonorité des musiques de guitare électrique dans la tradition du road-movie. Mais aussi travailler les ambiances, subtiles, ténues dans lesquelles cette guitare viendra se perdre, à l’image de nos protagonistes qui se perdent parfois dans leur existence.

 

 

 

La Compagnie Pour Le Dire

Ce dont on ne peut parler, c'est ça qu'il faut dire.


Grock ou

V. Novarina

 

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