Parcours

 

 

Manuel Durand est comédien, auteur-metteur en scène. Il s’est formé au sein de l’école régionale d’acteurs de Cannes (aujourd’hui ERACM). A sa sortie, il est engagé par Claude Régy pour jouer dans la terrible voix de Satan de Grégory Motton.

 

Par la suite, il jouera Marivaux, Feydeau, Guitry, Goldoni, Shakespeare, Minyana, Botho Strauss, Weingarten, Benchetrit, Pessoa, Garcia Lorca, Ponge… sur les scènes du théâtre public et privé.

 

Il participera à des créations collectives et adaptations de textes littéraires: Ecce Homo (Groupe Athanor), Réussissez votre chute (Th.National de Marseille), Le Journal de Jules Renard (avec J-L. Trintignant), Prenez garde à l’amour (Th. de l'Atelier), La danse immobile (Théâtre de Clichy)... Il se retrouvera comme interprète chanteur dans des productions d’Opéra créées à Rome et Montpellier.

 

Après une centaine de soirée à improviser dans le cabaret de Clémentine Célarié, Manuel écrit sa première pièce Les pins Galants sur le thème de l'errance qu’il joue au Th. Antoine, Th. Hebertot et au festival d'Avignon, puis s’ensuivront trois autres textes Les grands travaux, Mais où est donc passé Nithard ? (commande d'écriture de Hervé Niquet pour le festival de rencontre internationale de musique de Saint Riquier),  A quand la mer? (Th. de l’Opprimé, festival d’Avignon)

 

Manuel crée en 2016 La Compagnie Pour Le Dire.

 

Deux de ses pièces Ne plus mourir et  A quand la mer ? seront éditées en avril 2020 aux éditions Les Cygnes. Il vient d'écrire Cendres et Confettis, commande d'écriture de la compagnie Voulez-Vous.

 

________________________________________________________________________________________

 

 

Quelques pensées, écrits:

 

Raoul Vaneigen, philosophe situationiste: « Il n’y a pas de récompense puisqu’il n’y a pas de châtiment. Il n’y a que la jouissance mieux déterminée à croitre et à s’affiner qu’à se défendre et s’aguerrir contre ce qui l’entrave et la nie. Heureux celui qui, au-delà de tout sentiment de réussite ou d’échec, sans présomption ni mépris de soi, déroule le fil labyrinthique de l’existence en s’avouant : ainsi ai-je désiré du fond du cœur que cela soi. De telles choses ne sont possibles que sur la terre.»

 

Dans les  "Les ambitions désavouées" d’Alain Fleischer: « Comment vivre ambitieusement le désaveu que la société vous manifeste, alors que vous refusez avec tant d'obstination les apparences de la réussite qu'elle aurait tant voulu vous imposer ? »

____________________________________________________________________________________________________________

 

Le théâtre que je fais

A besoin de la présence des corps des acteurs pour s’incarner, du timbre de leur voix, de la beauté de leur regard. Il a besoin de silence, de la déflagration du souffle et de ses débordements. C’est l’espace du  cri contenu et de la gêne, de la pudeur des gestes, de la plus moderne insécurité. Ce théâtre à besoin de la retenue des larmes et d'éclats de joie, de la peur de se trahir. Au seuil du rapprochement des corps, tout, l'angoisse du vide et de la mort, tout ensemble doit œuvrer à faire sens.

Je pense que mon écriture centralise tout, en ce sens qu’elle contient implicitement la mise en scène à venir, le choix de la scénographie, et même en un sens, la distribution. Sans doute parce que je suis un comédien qui écrit, par ma pratique du plateau, je conçois les mots, les phrases dans leur dimension orale, leur déploiement dans l’espace, comme des décharges prêtes à exploser mais qui n’explosent pas.

Je ne crois pas que traiter d’un sujet soit un préalable pour écrire.

Je crois que l’on écrit ce qu’on ne sait pas qu’on écrit et cela prend la forme qui vient, phrase longue ou pas, que l’on nomme ou non les choses. Le théâtre ne doit pas pré-exister ni dans sa forme, ni dans l'idée qu'on s'en fait, je veux me sentir libre de l’inventer. J'aime écrire ce que nomme Michel Vinaver des "Pièces-paysages", où la parole n'est pas instrument de l'action. 

Je crois au fait que tout est écriture. Mettre en scène c’est aussi écrire. Je crois à l’auteur-metteur en scène.

Je m’interroge toujours sur la nécessité des images, de la musique et du son. Cela peut vite devenir une facilité, une béquille (Effets, manipulation univoque des émotions).

Je crois au théâtre d'art, qui n’a pas vocation a plaire à tout le monde mais à nous interroger sur ce que le monde nous dit et dit de nous. 

Je crois à la fantaisie, à une forme d'humour qui rend à la parole une pudeur souvent trop écartée des plateaux de théâtre.

Je crois à la poésie de l'écriture, à une façon singulière de parler du monde.

 

Que ce soit au moment de l'écriture comme durant le travail au plateau, je crois qu'il est important de créer les conditions qui vont permettre au spectateur de se projeter dans l'histoire, laisser la possibilité à celui qui reçoit la pièce d’en faire sa propre interprétation.

Si pour moi le texte est central, je ne dis pas qu’il est premier. Je conçois le texte, la mise en scène, l'acteur, le personnage, le spectateur, comme cinq altérités.  Chacun à sa manière fait le spectacle. Le théâtre est en ce sens « l’art de l’autre » et le dialogue entre ces cinq altérités doit rester permanent.

S’il s’agit de réussir une seule chose dans la fabrication d’un spectacle, au-delà de l'importance donné au travail, c’est bien dans l’équilibre et la qualité de l’échange humain. Je n'entrevois pas d'aventure au théâtre, si elle se fait au mépris des gens avec lesquels on travaille, surtout lorsqu’il s’agit d’explorer nos affects. La qualité de présence de l'acteur, de l'actrice au plateau n' est possible que dans une confiance, une détente, établie au moyen de l’écoute et du respect.

@Manuel Durand - Février 2020.

 

Puisque parler des autres c'est aussi

parler de soi

 

 

Quelques mots sur mon expérience avec le metteur en scène Claude Régy.

 

Mon premier contrat professionnel c'était avec lui, juste au sortir de l'école. Je trouvais son travail dur, exigeant, mais tellement beau. Et même si, comme acteur, je m'en sortais plutôt bien, j'étouffais un peu. J'ai toujours aimé l'homme. Je suis agacé autant par les éloges pompeux, l'accaparation trop visible, lourde des uns pour son théâtre que des critiques acerbes des autres concernant ses spectacles. Ce que j'entends toujours c'est ô combien les gens parlent d'eux.

 

Le théâtre de Claude Régy a quelque chose d'implacable. Il force, indirectement, le professionnel comme le public, à se questionner, et finalement, à se positionner. En écho à la radicalité de son théâtre, vient la question du renoncement qu’induit les choix que nous faisons dans l'existence de prendre telle ou telle décision, tel ou tel chemin. 

 

Pour moi, son travail crée les conditions pour que l'espace du lâcher prise soit possible. Une sorte de trou noir où tout serait aspiré. Nous venons avec notre manger; nos espoirs, nos désirs, nos connaissances, nos rêves, tout cela se colle à la paroi des illusions, comme dans une centrifugeuse, reste alors un vide ou ce que nous pensons savoir ne nous est plus utile, n'est surtout plus essentiel.

 

" Il ne faut pas comprendre... Il faut perdre connaissance" écrit Paul Claudel dans sa pièce Le partage de midi. Une barge, une invitation vers d'autres rivages, vers l'inconnu, une belle définition du mystère, car nous l'oublions souvent, trop occupé à vouloir comprendre, qu’il suffit de lever la tête, que le mystère de l'existence est dans le ciel, que la poésie demande à lever les yeux. Ici il n'est point question du Dieu créateur. Non. Ce qui est beau et grand n’a pas d’explication, pas plus que de religion. C’est beau et c’est grand.


Claude Régy a accompagné mes jeunes années d'apprentissage du théâtre, et son enseignement, aujourd'hui digéré -car il faut digérer Régy- me portera toujours. Et pour reprendre ses mots: Quel beau rêve dans l'époque, et au théâtre: n'être comme rien sauf soi. 

 

@Manuel Durand - Janvier 2017.

 

Il me revient ce souvenir

 

 

où je revois et j’entends la voix familière, pleine de malice du comédien et auteur Philippe Avron. Le soleil est encore haut ce vendredi 16 juillet 2010 dans le jardin du théâtre des Halles à Avignon. Le maître des lieux, Alain Timar, est aussi le metteur en scène, accompagnateur, accoucheur et ami de l’acteur. Il y a des gradins où nous sommes, nous, public, légèrement abrités par l’ombre d’un cèdre centenaire et il y a lui, Philippe Avron, le regard souriant, bleu et pénétrant, relevé par la présence d’une fraise au col, comme Montaigne en son temps. Suant de l’exercice du théâtre en solo et du soleil qui brûle son front, Philippe Avron nous dit ces quelques mots tirés des Essais de Montaigne justement:

 

Dans ce monde plombé, où on ne peut même plus imaginer la vertu,

Où les seules valeurs sont le profit et l'ambition, 

Où le visage des hommes se cache sous le masque de leur fonction,

Où se parjurer n'est pas un vice, mais une façon de parler,

Où la politique sans conscience et sans âme consiste à faire le renard...

Je refuse de répondre par le mensonge à cette époque de mensonge.

 

À Avignon ce jour-là, entre un grand mur de vieilles pierres et des gradins pleins à craquer, l'artiste nous parle sans fard, en frère, dans une présence quasi organique, avec cette grâce de l'enfance qui ne l'a jamais quitté, c'est le moment sans doute le plus dense, la communion la plus grande qu’il m'ait été donné de vivre au théâtre, quelque chose de précieux, d'indicible venait d'avoir lieu, comme une rencontre avec soi qui est un autre; quel étrange paradoxe et pourtant n'est-ce pas là le but ultime du théâtre - s'il en a un - que de faire se révéler l'homme à lui-même alors que le système éducatif, la société, en intégrant l'idée de la compétition et de la réussite dès le plus jeune âge, tendrait à le formater. Le théâtre ultime comme une sorte de miroir qui, tendu à l'homme, le reconnecterait avec lui-même dans une sorte de transcendance ou de réconciliation, n'est-ce pas là, la vocation du théâtre, qu'il ouvre telle une porte, une fenêtre, sur une pensée nouvelle qui agrandirait notre cœur et oxygènerait notre cerveau, une ouverture par le haut ?

 

Le théâtre ne peut pas être  "pur " nous dit Peter Brook dans son livre  "Points de suspension" : De temps en temps, le théâtre prend conscience de sa banalité... Quelqu'un éclate de rire, ce qui plonge l'art tout entier sous une douche froide de bon sens. Notre seul espoir réside dans les extrêmes, dans l'union des opposés. Le théâtre est un estomac où la nourriture se métamorphose en deux parties égales: les excréments et les rêves."

 

Faire du théâtre, qu'il soit plus politique, social, qu'il se revendique de l'absurde (Et pourtant pas si absurde), qu'il fasse rire ou pleurer, reste pour moi une déclaration d'amour, un acte compassionnel envers le genre humain même si c'est parfois difficile, car le théâtre nous demande de parler des hommes sans détourner le regard, il nous apprend à regarder au-delà des apparences, à sonder le cœur des hommes, de tous les hommes.

 

Et Philippe Avron nous dit:

 

Nous sommes comme les astres

Qui s'attirent

Se repoussent

Et reviennent

Nous aussi par moment nous pouvons devenir un petit soleil

Et peut-être quelques heures

Devenir un petit soleil pour un autre petit soleil.

 

L’artiste, jusqu’au bout, resté debout, pour partager avec nous sa passion du théâtre - un théâtre pour tous et exigeant - dans une fragilité inouïe et merveilleuse. Le comédien, malade, s'éteindra quinze jours plus tard. Et comment ne pas penser à un autre grand artiste, parti au même moment: Laurent Terzieff. Grâce à lui, alors encore dans la solitude de mon adolescence et cherchant à traduire l'expression de mon mal être, je découvris Rainer Maria Rilke, Eugene Milosz et Paul Claudel, mes poètes sauveurs.

________________

 

Aujourd'hui, si Claude Régy et Jean-Louis Trintignant ont été des rencontres essentielles dans ma vie d'acteur, d'autres artistes touchent ma sensibilité d'acteur et auteur-metteur en scène: Baptiste Amann, Nasser Djemaï, Jacques Gamblin, Evguéni Grichkovets, Sergi Lopez, Robert Lepage, Yolande Moreau, Wajdi Mouawad, Gérard Watkins, pour ne citer qu'eux. Ce sont des aventuriers du sensible, aux univers poétiques, singuliers, aux écritures inventives et profondes - souvent drôles car vivantes -, des artistes toujours soucieux d'être en état de fidélité avec eux-mêmes. Ils sont mes repères.

 

@Manuel Durand - Juin 2016.

 

Version imprimable Version imprimable | Plan du site
© La Compagnie Pour Le Dire