Manuel Durand

Acteur/Créateur de La Compagnie Pour Le Dire.

L'auteur Alain Fleischer dans son roman "Les ambitions désavouées" pose la question suivante: Comment vivre ambitieusement le désaveu que la société vous manifeste, alors que vous refusez avec tant d'obstination les apparences de la réussite qu'elle aurait tant voulu vous imposer ?...

 

          Laissez-moi pour commencer vous parler de                                                                                         Claude Régy.

 

Mon premier contrat professionnel c'était avec lui, juste au sortir de l'école. Je trouvais son travail dur, exigeant, mais tellement beau. Et même si, comme acteur, je m'en sortais plutôt bien, j'étouffais un peu. J'ai toujours aimé l'homme. Je suis agacé autant par les éloges pompeux, l'accaparation trop visible, lourde des uns pour son théâtre que des critiques acerbes des autres concernant ses spectacles. Ce que j'entends toujours c'est ô combien les gens parlent d'eux. Le théâtre de Claude Régy a quelque chose d'implacable. Il force, indirectement, le professionnel comme le public, à se questionner, et finalement, à se positionner. En écho à la radicalité de son théâtre, vient la question du renoncement qu’induit les choix que nous faisons dans l'existence de prendre telle ou telle décision, tel ou tel chemin. 

 

Pour moi, son travail créée les conditions pour que l'espace du lâcher prise soit possible. Une sorte de trou noir où tout serait aspiré. Nous venons avec notre manger; nos espoirs, nos désirs, nos connaissances, nos rêves, tout cela se colle à la paroi des illusions, comme dans une centrifugeuse, reste alors un vide ou ce que nous pensons savoir ne nous est plus utile, n'est surtout plus essentiel.

 

" Il ne faut pas comprendre... Il faut perdre connaissance" écrit Paul Claudel dans sa pièce Le partage de midi. Une barge, une invitation vers d'autres rivages, vers l'inconnu, une belle définition du mystère, car nous l'oublions souvent, trop occupé à vouloir comprendre, qu’il suffit de lever la tête, que le mystère de l'existence est dans le ciel, que la poésie demande à lever les yeux. Ici il n'est point question du Dieu créateur. Non. Ce qui est beau et grand n’a pas d’explication, pas plus que de religion. C’est beau et c’est grand.


Claude Régy a accompagné mes jeunes années d'apprentissage du théâtre, et son enseignement, aujourd'hui digéré -car il faut digérer Régy- me portera toujours. Et pour reprendre ses mots: Quel beau rêve dans l'époque, et au théâtre: n'être comme rien sauf soi. 

 

Manuel Durand

Puisque parler des autres c'est aussi parler de soi

 

– et c’est surtout, si l’on n’est pas trop nombriliste, plus facile – Il me revient ce souvenir de théâtre où je revois et j’entends la voix familière, pleine de malice, d’un comédien de génie, Philippe Avron. Le soleil est encore haut ce vendredi 16 juillet 2010 dans le jardin du théâtre des Halles à Avignon. Le maître des lieux, Alain Timar, est aussi le metteur en scène, accompagnateur, accoucheur et ami de l’acteur. Il y a des gradins où nous sommes, nous, public, légèrement abrités par l’ombre d’un cèdre centenaire et il y a lui, Philippe Avron, le regard souriant, bleu et pénétrant, relevé par la présence d’une fraise au col, comme Montaigne en son temps. Suant de l’exercice du théâtre en solo et du soleil qui brûle son front, Philippe Avron nous dit ces quelques mots tirés des Essais de Montaigne justement:

 

Dans ce monde plombé, où on ne peut même plus imaginer la vertu,

Où les seules valeurs sont le profit et l'ambition, 

Où le visage des hommes se cache sous le masque de leur fonction,

Où se parjurer n'est pas un vice, mais une façon de parler,

Où la politique sans conscience et sans âme consiste à faire le renard...

Je refuse de répondre par le mensonge à cette époque de mensonge.

 

À Avignon ce jour-là, entre un grand mur de vieilles pierres et des gradins pleins à craquer, l'artiste nous parle sans fard, en frère, dans une présence quasi organique, avec cette grâce de l'enfance qui ne l'a jamais quitté, c'est le moment sans doute le plus dense, la communion la plus grande qu’il m'ait été donné de vivre au théâtre, quelque chose de précieux, d'indicible venait d'avoir lieu, comme une rencontre avec soi qui est un autre; quel étrange paradoxe et pourtant n'est-ce pas là le but ultime du théâtre - s'il en a un - que de faire se révéler l'homme à lui-même alors que le système éducatif, la société, en intégrant l'idée de la compétition et de la réussite dès le plus jeune âge, tendrait à le formater. Le théâtre ultime comme une sorte de miroir qui, tendu à l'homme, le reconnecterait avec lui-même dans une sorte de transcendance ou de réconciliation, n'est-ce pas là, la vocation du théâtre, qu'il ouvre telle une porte, une fenêtre, sur une pensée nouvelle qui agrandirait notre cœur et oxygènerait notre cerveau, une ouverture par le haut ?

 

Le théâtre ne peut pas être  "pur " nous dit Peter Brook dans son livre  "Points de suspension" : De temps en temps, le théâtre prend conscience de sa banalité... Quelqu'un éclate de rire, ce qui plonge l'art tout entier sous une douche froide de bon sens. Notre seul espoir réside dans les extrêmes, dans l'union des opposés. Le théâtre est un estomac où la nourriture se métamorphose en deux parties égales: les excréments et les rêves.

 

Faire du théâtre, qu'il soit plus politique, social, qu'il se revendique de l'absurde (Et pourtant pas si absurde), qu'il fasse rire ou pleurer, reste pour moi une déclaration d'amour, un acte compassionnel envers le genre humain même si c'est parfois difficile, car le théâtre nous demande de parler des hommes sans détourner le regard, il nous apprend à regarder au-delà des apparences, à sonder le cœur des hommes, de tous les hommes.

 

Et Philippe Avron nous dit:

 

Nous sommes comme les astres

Qui s'attirent

Se repoussent

Et reviennent

Nous aussi par moment nous pouvons devenir un petit soleil

Et peut-être quelques heures

Devenir un petit soleil pour un autre petit soleil.

 

L’artiste, jusqu’au bout, resté debout, pour partager avec nous sa passion du théâtre - un théâtre pour tous et exigeant - dans une fragilité inouïe et merveilleuse. Le comédien, malade, s'éteindra quinze jours plus tard. Et comment ne pas penser à un autre grand artiste, parti au même moment: Laurent Terzieff. Grâce à lui, alors encore dans la solitude de mon adolescence et cherchant à traduire l'expression de mon mal être, je découvris Rainer Maria Rilke, Eugene Milosz et Paul Claudel, mes poètes sauveurs.

 

Aujourd'hui, d'autres artistes, d'autres repères, touchant ma sensibilité, tous Acteurs/Créateurs - Bien sûr la liste n'est pas exhaustive -  Baptiste Amann, Nasser Djemaï, Jacques Gamblin, Evguéni Grichkovets, Sergi Lopez, Robert Lepage, Yolande Moreau, Wajdi Mouawad… Je les vois comme des aventuriers du sensible, qui ne séparent pas l'émotion de l'intelligence, artistes libres, aux univers poétiques et singuliers, aux écritures inventives, souvent drôles, soucieux d'être en état de fidélité avec eux-mêmes. Je leur en serai toujours reconnaissant.

 

Manuel Durand.

La Compagnie Pour Le Dire

Vous pourrez découvrir le spectacle "A quand la mer ?" durand le festival d' Avignon 2017 au théâtre Le Ninon, représentations tous les soirs à 21h05, exceptés les lundis.

 

Portés à sa création par de formidables retours, pour certains très élogieux, nous allons continuer notre travail et présenter "A quand la mer ?" à un plus large public.

 

En attendant l' édition 2017 du festival d'Avignon, je vous propose de faire plus ample connaissance en feuilletant les pages du site de La Compagnie Pour Le Dire.

 

Rencontrons-nous cet été à Avignon!

Manuel Durand

 

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