« Il n’y a pas de récompense puisqu’il n’y a pas de châtiment. Il n’y a que la jouissance mieux déterminée à croitre et à s’affiner qu’à se défendre et s’aguerrir contre ce qui l’entrave et la nie. Heureux celui qui, au-delà de tout sentiment de réussite ou d’échec, sans présomption ni mépris de soi, déroule le fil labyrinthique de l’existence en s’avouant : ainsi ai-je désiré du fond du cœur que cela soi. De telles choses ne sont possibles que sur la terre.» Raoul Vaneigen, philosophe situationiste.

 

 

Manuel Durand, acteur et auteur-metteur en scène.

"Quel beau rêve dans l'époque, et au théâtre: n'être comme rien sauf soi. "

 

 

L'auteur Alain Fleischer dans son roman "Les ambitions désavouées" pose la question suivante: Comment vivre ambitieusement le désaveu que la société vous manifeste, alors que vous refusez avec tant d'obstination les apparences de la réussite qu'elle aurait tant voulu vous imposer ?...

 

Laissez-moi pour commencer vous parler de Claude Régy.

 

Mon premier contrat professionnel c'était avec lui, juste au sortir de l'école. Je trouvais son travail dur, exigeant, mais tellement beau. Et même si, comme acteur, je m'en sortais plutôt bien, j'étouffais un peu. J'ai toujours aimé l'homme. Je suis agacé autant par les éloges pompeux, l'accaparation trop visible, lourde des uns pour son théâtre que des critiques acerbes des autres concernant ses spectacles. Ce que j'entends toujours c'est ô combien les gens parlent d'eux. Le théâtre de Claude Régy a quelque chose d'implacable. Il force, indirectement, le professionnel comme le public, à se questionner, et finalement, à se positionner. En écho à la radicalité de son théâtre, vient la question du renoncement qu’induit les choix que nous faisons dans l'existence de prendre telle ou telle décision, tel ou tel chemin. 

 

Pour moi, son travail créée les conditions pour que l'espace du lâcher prise soit possible. Une sorte de trou noir où tout serait aspiré. Nous venons avec notre manger; nos espoirs, nos désirs, nos connaissances, nos rêves, tout cela se colle à la paroi des illusions, comme dans une centrifugeuse, reste alors un vide ou ce que nous pensons savoir ne nous est plus utile, n'est surtout plus essentiel.

 

" Il ne faut pas comprendre... Il faut perdre connaissance" écrit Paul Claudel dans sa pièce Le partage de midi. Une barge, une invitation vers d'autres rivages, vers l'inconnu, une belle définition du mystère, car nous l'oublions souvent, trop occupé à vouloir comprendre, qu’il suffit de lever la tête, que le mystère de l'existence est dans le ciel, que la poésie demande à lever les yeux. Ici il n'est point question du Dieu créateur. Non. Ce qui est beau et grand n’a pas d’explication, pas plus que de religion. C’est beau et c’est grand.


Claude Régy a accompagné mes jeunes années d'apprentissage du théâtre, et son enseignement, aujourd'hui digéré -car il faut digérer Régy- me portera toujours. Et pour reprendre ses mots: Quel beau rêve dans l'époque, et au théâtre: n'être comme rien sauf soi. 

 

Manuel Durand - Janvier 2017.

 

Manuel Durand est comédien, auteur-metteur en scène. Il s’est formé au sein de l’école régionale d’acteurs de Cannes (aujourd’hui ERACM). A sa sortie, il est engagé par Claude Régy pour jouer dans la terrible voix de Satan de Grégory Motton.

 

Par la suite, il jouera Marivaux, Feydeau, Guitry, Goldoni, Shakespeare, Minyana, Botho Strauss, Weingarten, Benchetrit, Pessoa, Garcia Lorca, Ponge… sur les scènes du théâtre public et privé.

 

Il participera à des créations collectives et adaptations de textes littéraires: Ecce Homo (Groupe Athanor), Réussissez votre chute (Th.National de Marseille), Le Journal de Jules Renard (avec J-L. Trintignant), Prenez garde à l’amour (Th.de l'Atelier), La danse immobile (Théâtre de Clichy)... Il se retrouvera comme interprète chanteur dans des productions d’Opéra créées à Rome et Montpellier.

 

Après une centaine de soirée à improviser dans le cabaret de Clémentine Célarié, Manuel écrit sa première pièce Les pins Galants qu’il joue au Th. Antoine, Th. Hebertot et au festival d'Avignon, puis s’ensuivront trois autres textes Les grands travaux, Mais où est donc passé Nithard ? (commande de Hervé Niquet pour le festival de Saint Riquier),  A quand la mer? (Th. de l’Opprimé, festival d’Avignon)

 

Manuel crée en 2016 La Compagnie Pour Le Dire. Son travail d’auteur est d'aborder la richesse et la complexité de notre humanité. Un théâtre résolument poétique ou la question de la qualité de la présence de l’acteur au plateau est posée. Un laisser-être pour quitter l’artifice du jeu et ainsi, parler du réel

 

Sa pièce A quand la mer ? sera édité en mai 2019 aux éditions du Cygne. Il travaille actuellement sur sa prochaine création Ne plus mourir et écrit Cocaïne (Titre provisoire), commande d'écriture de La compagnie Voulez-vous.

Puisque parler des autres c'est aussi parler de soi

 

– et c’est surtout, si l’on n’est pas trop nombriliste, plus facile – Il me revient ce souvenir de théâtre où je revois et j’entends la voix familière, pleine de malice du comédien et auteur Philippe Avron. Le soleil est encore haut ce vendredi 16 juillet 2010 dans le jardin du théâtre des Halles à Avignon. Le maître des lieux, Alain Timar, est aussi le metteur en scène, accompagnateur, accoucheur et ami de l’acteur. Il y a des gradins où nous sommes, nous, public, légèrement abrités par l’ombre d’un cèdre centenaire et il y a lui, Philippe Avron, le regard souriant, bleu et pénétrant, relevé par la présence d’une fraise au col, comme Montaigne en son temps. Suant de l’exercice du théâtre en solo et du soleil qui brûle son front, Philippe Avron nous dit ces quelques mots tirés des Essais de Montaigne justement:

 

Dans ce monde plombé, où on ne peut même plus imaginer la vertu,

Où les seules valeurs sont le profit et l'ambition, 

Où le visage des hommes se cache sous le masque de leur fonction,

Où se parjurer n'est pas un vice, mais une façon de parler,

Où la politique sans conscience et sans âme consiste à faire le renard...

Je refuse de répondre par le mensonge à cette époque de mensonge.

 

À Avignon ce jour-là, entre un grand mur de vieilles pierres et des gradins pleins à craquer, l'artiste nous parle sans fard, en frère, dans une présence quasi organique, avec cette grâce de l'enfance qui ne l'a jamais quitté, c'est le moment sans doute le plus dense, la communion la plus grande qu’il m'ait été donné de vivre au théâtre, quelque chose de précieux, d'indicible venait d'avoir lieu, comme une rencontre avec soi qui est un autre; quel étrange paradoxe et pourtant n'est-ce pas là le but ultime du théâtre - s'il en a un - que de faire se révéler l'homme à lui-même alors que le système éducatif, la société, en intégrant l'idée de la compétition et de la réussite dès le plus jeune âge, tendrait à le formater. Le théâtre ultime comme une sorte de miroir qui, tendu à l'homme, le reconnecterait avec lui-même dans une sorte de transcendance ou de réconciliation, n'est-ce pas là, la vocation du théâtre, qu'il ouvre telle une porte, une fenêtre, sur une pensée nouvelle qui agrandirait notre cœur et oxygènerait notre cerveau, une ouverture par le haut ?

 

Le théâtre ne peut pas être  "pur " nous dit Peter Brook dans son livre  "Points de suspension" : De temps en temps, le théâtre prend conscience de sa banalité... Quelqu'un éclate de rire, ce qui plonge l'art tout entier sous une douche froide de bon sens. Notre seul espoir réside dans les extrêmes, dans l'union des opposés. Le théâtre est un estomac où la nourriture se métamorphose en deux parties égales: les excréments et les rêves.

 

Faire du théâtre, qu'il soit plus politique, social, qu'il se revendique de l'absurde (Et pourtant pas si absurde), qu'il fasse rire ou pleurer, reste pour moi une déclaration d'amour, un acte compassionnel envers le genre humain même si c'est parfois difficile, car le théâtre nous demande de parler des hommes sans détourner le regard, il nous apprend à regarder au-delà des apparences, à sonder le cœur des hommes, de tous les hommes.

 

Et Philippe Avron nous dit:

 

Nous sommes comme les astres

Qui s'attirent

Se repoussent

Et reviennent

Nous aussi par moment nous pouvons devenir un petit soleil

Et peut-être quelques heures

Devenir un petit soleil pour un autre petit soleil.

 

L’artiste, jusqu’au bout, resté debout, pour partager avec nous sa passion du théâtre - un théâtre pour tous et exigeant - dans une fragilité inouïe et merveilleuse. Le comédien, malade, s'éteindra quinze jours plus tard. Et comment ne pas penser à un autre grand artiste, parti au même moment: Laurent Terzieff. Grâce à lui, alors encore dans la solitude de mon adolescence et cherchant à traduire l'expression de mon mal être, je découvris Rainer Maria Rilke, Eugene Milosz et Paul Claudel, mes poètes sauveurs.

 

Aujourd'hui, si Claude Régy et Jean-Louis Trintignant.ont été des rencontres essentielles dans ma vie d'acteur, d'autres artistes touchent ma sensibilité d'auteur-metteur en scène: Baptiste Amann, Nasser Djemaï, Jacques Gamblin, Evguéni Grichkovets, Sergi Lopez, Robert Lepage, Yolande Moreau, Wajdi Mouawad, pour ne citer qu'eux. Ce sont des aventuriers du sensible, aux univers poétiques et singuliers, aux écritures inventives et profondes - souvent drôles car vivantes -, des artistes toujours soucieux d'être en état de fidélité avec eux-mêmes. Ils sont mes repères.

 

Manuel Durand - Juin 2016.

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