Radio Voyages

                            Par Manuel Durand

 

                     "Toute vie est un voyage." Homère.

 

Mars 2020

Emile Laporte reçoit Jacqueline Dubeuou...

 

C'est ma voix, tout le temps. C'est du fait maison, maison. C'est le plaisir de jouer tous les rôles comme lorsque j'étais petit avec mes Playmobil. Pas de montage donc, pas de mixage non plus, tous ces enregistrements sont des enregistrements continuent. C'est un travail d'équilibriste, ça met la pression, ça fait monter l'adrénaline nécessaire à la concentration.

 

Il faut pour cela répéter l'improvisation, répéter, répéter.... Jusqu'à ce que ça se tienne. C'est laborieux, c'est souvent long, usant, décourageant parfois. Rien est à proprement parler écrit. Il faut trouver l'autonomie de vie de l'interviewé ; ça n'est pas seulement prendre une voix, c'est incarner une pensée, faire vivre une personnalité. C'est enfin se mettre en état de faire apparaître l'inouï, de solliciter l'inconscient qui alors se charge de faire des rapprochements, des métaphores heureuses. Pas toujours.

 

A cet endroit du travail, Il y a quelque chose d'essentiel qui me dépasse, et dans ce dépassement il y a le vertige de la création. Ce vertige, j'essaie de le convoquer dans tous mes autres travaux d'écritures.

 

Avril 2020

Emile Laporte reçoit Marc-Antoine Véricel

 

Enfant je rêvais aux grands espaces. J''étais le cowboy solitaire des films de John Ford qui se perdait dans les déserts américains. Je survivais à la soif, à la solitude, à la peur, aux bêtes la nuit et aux indiens le jour. Petit, il m'arrivait aussi de converser directement avec Fantômas. Pour cela j'utilisais un Stabilo Boss jaune (il fallait qu'il soit jaune). Je ne pouvais établir la liaison que depuis le pied du pilonne électrique de la place en face de laquelle je vivais. Mon meilleur ami y croyait. Richard croyait au fait que je parlais à Fantômas, celui des films avec Louis de Funès (les livres n'existaient pas dans ma vie à cette époque). Richard était mon premier spectateur-acteur de mes histoires, et c'est parce qu'il me croyait que j'y croyais, disons plutôt que je n'ai jamais su précisément qui de nous deux était vraiment à l'origine de ce qui se passait, du spectacle qui se faisait. Sans lui, sans ce regard actif, mon imagination se serait contentée de jouer au cowboy qui chasse les indiens et le docteur qui sommeillait en moi aurait attendu longtemps son premier client. Seul, on imagine, on rêve. S'il y a quelqu'un pour vous regarder faire, alors on met en scène.

 

Aujourd'hui Richard n'est pas là, je dois redoubler d'effort, je dois me convaincre moi-même de la réalité de ce qui se dit, de ce qui se vit et qui sort de moi. Schizophrénie me direz-vous ? C'est son contraire absolu : c'est convoquer les voix, leur exiger à me donner ce qu'elles me cachent de plus intime. Il n'y a que ça qui m'intéresse au fond, c'est la part intime de chacun, le monde intérieur. Oui, ça n'est pas aisé de convoquer cette part intime. Les invités de mon émission se livrent trois ou six petites minutes puis s'envolent, disparaissent.

 

Où s'en vont-ils ? Où s'en sont-ils allés ? Est-ce qu'ils continuent de voyager dans les esprits ? Au fond, ils existent, non ? Faire vivre, n'est-ce pas faire exister ? Je pense à cet instant à ceux qui ont jalonné nos vies, que nous aimions, et qui nous ont quitté. 

 

Mai 2020

Emile Laporte reçoit Maria Gomez

 

Durant ma scolarité, j'ai tout fait pour fuir la connaissance qui s'apparentait pour moi à un monstre-juge. Il allait me dire que j'étais un idiot fini. Je n'étais donc pas ami avec la connaissance, je n'avais jamais saisi que c'était quelque chose de vivant, au même titre que ma chienne, Pupuce, ou mes fleurs et plantes que je m'impatientais à retrouver, coincé que j'étais derrière ces murs du collège puis du Lycée. J'attendais de vivre tout le temps que je passais en cours. Les langues n'étaient pas vivantes, elles étaient des matières à devoir apprendre par cœur. C'était un effort dont je ne comprenais pas l'intérêt. Apprendre à apprendre, même ça je ne comprenais pas ce que cela pouvait bien vouloir dire et, du reste, personne ne me l'aura fait comprendre. Ce n'était pas la vie vivante de mon monde intérieur. Moi j'ai fui. Toutes ces années à attendre que le temps passe, à espérer qu'on ne me pose aucune question, tous ces efforts pour disparaître, devenir invisible, me fondre dans la masse des élèves. Toutes ces années à faire semblant d'être là, à ruser, à copier, à tricher, à m'ennuyer, à regarder par la fenêtre de la classe l'oiseau posé sur la ligne à haute tension de la vie, il était libre lui.

 

Je recopiais des brouillons de devoirs récupérés auprès des meilleurs élèves. Je recopiais littéralement le brouillon sans me soucier si le verbe était à sa place, si les phrases se suivaient, si cela faisait sens. Pendant les heures de contrôle, je m'employais à jouer la comédie de l'élève qui sait, pense, restitue son savoir, établit des rapprochements, développe et déduit. En vérité j'employais ce temps à recopier ce qui était écrit sur mon bras, dans l'intérieur du boitier de ma calculatrice, sur la feuille insérée discrètement dans la double page de ce que j'allais devoir rendre.

 

Oui je jouais à faire comme si des choses sortaient de mon cerveau ; un cerveau qui aurait quelque chose à écrire sur ce graphique en courbe traduisant les chiffres de l'évolution du PIB de la France sur 20 ans, un cerveau qui aurait quelque chose à calculer, employant des formules mathématiques censées avoir été apprises, un cerveau qui aurait dû avoir à dire des choses sur tel ou tel ouvrage, tel ou tel auteur.  Il m'est arrivé même parfois de faire comme si je rendais ma copie, mais je ne rendais rien, honteux car tout de même conscient de la nullité (au sens nul et non avenu) de ma copie, du non-effort intellectuel. Le contrat rompu entre moi et le lycée, entre l'élève que j'étais censé être et l'éducation nationale, me rendait mélancolique et plus amoureux encore des choses de la nature. Il y avait trahison, y'aurait-il châtiment ?

 

Emile Laporte reçoit

Juin 2020

 

Quelques années plus tard, le bac en poche, et tandis que mes camarades de faculté bûchaient dans l'un des hémicycles de Corpo Lyon III sur l'histoire de la pensée économique, sur ses théories, ses principaux courants, moi j'errai dans les allées du parc de la tête d'or, je regardai l'ours tourner sur lui-même, le loup au regard lointain, au poil triste comme sa vie. Pauvres animaux. Pauvre de moi.

 

Quelques mois plus tard j'allais quitter ces barreaux mentaux pour la vie rêvée et trépidante de ma vie d'apprenti-acteur. L'enfant joueur allait pouvoir enfin s'exprimer. Je donnerai à entendre les profondeurs de l'âme, ses tourments comme ses émerveillements. Merci Tchekhov, Dostoïevski, Shakespeare, merci ! Je m'adresserai avec des mots forts et choisis au monde des vivants, animaux compris. Merci Rostand et son Chantecler.

 

Je pense fortement que nous abritons en nous-mêmes des milliers de vie. J'appartiens au genre humain et, à ce titre, mon humanité est semblable à celle de milliard de gens sur cette planète. Si aujourd'hui je n'ai plus peur de la connaissance c'est que j'ai compris qu'apprendre c'est écouter, qu'apprendre c'est savoir appréhender les mystères du vivant. C'est reconnaitre son ignorance, ce vide en soi qui veut qu'on le remplisse, c'est l'apprentissage de l'autre, l'expérience riche et heureuse de l'altérité, c'est cultiver son âme d'enfant, c'est l'émerveillement sans cesse renouveler face au monde.

 

Je ne suis pas très fier de vous avoir raconté plus haut mes années de non-apprentissage et si j'ai encore du mal à rendre mes copies, c'est que ce sont des originaux. ;-) 

 

Emile Laporte reçoit

Juillet 2020

Prochaine publication de l'émission #5 dans la semaine du 27 juillet 2020.

 

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